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Notre force se révèle dans nos galères...

21 Nov 2022 ArboleSens

             Le 8 Octobre, 

           Ce petit carnet est le seul moyen pour moi de prendre une quelconque distance avec ce que j'ai vécu aujourd'hui : une sorte de montagnes russes émotionnelles en réponse à une nature hostile. Journée extrêmement longue et périlleuse. Une expérience unique qui, sans nul doute, vient me chercher là, dans les profondeurs de l'être que je suis. 

         La nuit précédente fut réparatrice. Mon esprit s'est éveillé en douceur, vers 5h30 du matin. Mais rapidement, il a retrouvé son enveloppe, et j'ai très vite senti que mon corps était douloureux : outres les quelques courbatures dans les mollets, je me suis rendue compte que mes épaules avaient également beaucoup souffert à cause de mon sac. Mais je crois que la douleur la plus aigue à cet instant, se localisait au niveau de mon pied droit sous la forme d'une ampoule, qui, je le sais, aura bien du mal à guérir dans mes chaussures mouillées. 

Bien au chaud dans mon duvet, il me fallait me préparer pour cette journée de marche, et remettre mes vêtements mouillés de la veille. 

             Au moment où j'allume la lumière pour poser le pied au sol...que vois-je???? Une vingtaine de sangsues au pied de mon lit. Je fais leur connaissance sans m'y être véritablement préparée!

Alors c'est ça une sangsue, le corps d'un vers de terre et une bouche en cul de poule???...Et très vite, retour à la réalité...Mais au fait, une sangsue, ça rampe???? Dans la seconde qui suit, j'ouvre mon duvet pour y voir à l'intérieur....Ouf, les sangsues ne rampent pas...

           Je décide d'escalader les lits, la chaise et la petite table qui se trouvent dans la chambre pour enfiler mes vêtements humides et froids, retrouver mes chaussures qui font toujours flaup, flaup!

            Le petit déjeuner m'a fait du bien, même si commencer par une sorte de beignet frit appelé : tibetain bread (spécialité népalaise), n'est pas fun pour l'estomac. Au moment de quitter le lodge, vers 7h du matin, je me rends compte que mon ampoule, mon dos, mes genoux ont du mal à repartir. Je ré-endosse mon sac qui semble s'être alourdi avec l'humidité de la nuit, et nous reprenons l'ascension de ces merveilleuses montagnes. Le temps est mitigé. Il ne pleut pas encore. 

                 En chemin, je croise Guillaume, un jeune homme français que j'ai rencontré à l'aéroport de Dubaï. Je suis contente de le croiser ici. Lui et son petit groupe nous mettent en garde. Ils sont en train de redescendre car en haut, la pluie n'a pas cessé, et a provoqué de nombreux glissements de terrains ainsi que des éboulis. Il m'informe qu'il y aurait eu des morts, et des gens sont bloqués un peu plus haut. Une route se serait même effondrée dans la rivière à cause des chutes d'eau. Eux font demi tour, et ils nous conseillent d'en faire autant.

              J'en fais part à Mohan qui ne semble pour autant pas inquiet, et me dit : "nous, on monte".

        Mes genoux me font vraiment souffrir, je pense que mon ampoule au pied droit me désaxe. Mais nous continuons à grimper, jusqu'à ce que je m'aperçoive que 6 sangsues tentent de s'introduire dans ma chaussure (pied droit toujours), et parviennent à traverser le cuir de mes gortex. A l'aiiiddeeeee. Je me sens empêtrée entre mon sac, mes bâtons et mes douleurs corporelles...Et la pluie retombe à nouveau. Je suis maintenant une obsessionnelle de la sangsue!

                Quelques longues minutes de marche plus tard, cette fois-ci, la route est traversée par un petit torrent. Mohan souhaite traverser, nous traversons...J'ai de l'eau jusqu'aux mollets, mon ampoule n'est pas prête de guérir!

                 Les heures défilent, nous marchons toujours sous la pluie battante, et je comprends que les sangsues m'aiment. C'est horrible, je ne sais plus où poser mes pieds. Mes genoux me font souffrir, et je vois des marches à perte de vue...

                Il est 15h, et les nuages assombrissent tellement le ciel, que j'ai l'impression que la nuit tombe déjà. Nous nous arrêtons déjeuner dans le village de Thal. Je dis à Mohan que c'est vraiment trop. Nous marchons depuis 7h ce matin, dans des conditions abominables. Il entend, enfin je crois. Je prends mes bâtons après avoir badigeonner mes genoux et mes chevilles de baume du tigre. Je me dis que le Népal sans porteur, c'est comme un accouchement sans péridural, c'est possible, mais plus douloureux!

                Nous poursuivons notre chemin en l'espoir d'y trouver un lodge. Nous passons des sentiers détériorés par les eaux, une énergie puissante qui n'arrête pas de faire glisser la terre dans le lit de la rivière. Puis, sans surprise, (Guillaume nous avait prévenu), je découvre notre unique chemin recouvert d'une énorme coulée de boue. En contre bas : le torrent. Il fait presque nuit, je suis épuisée, et nous n'avons pas rencontré de lodges depuis plus de deux heures.

                Mohan garde son sourire habituel et me dit : "on traverse!" 

              A peine le temps de réfléchir, je prends mon souffle, et commence l'ascension épique et dangereuse de cette montagne boueuse. Mohan semble davantage soucieux, et me cramponne le bras. J'ai de la boue partout, même dans mes chaussettes. Ici, je ne pense plus aux sangsues, j'avance en regardant droit devant moi, il me faut me concentrer sur le but à atteindre, l'objectif : celui de poser mes pieds de l'autre côté. Je n'ai aucune autre option possible. Le corps le sait, il mène la danse, et je lui fais confiance. 

               Une fois de l'autre côté, je souffle enfin. Je m'adresse à mon guide, et lui signifie que c'est la première et dernière fois que je risque ma vie à ce point. Durant ce moment particulier, presque grave, je me représente l'intensité de ces mots qui sortent puissamment de ma bouche.

                  Je tente de continuer ma route avec l'esprit aussi léger et ouvert qu'en début de trek...Mais  je sens combien mon corps et mon esprit se sont quelque peu repliés. 

                  Nous continuons. La nuit est presque tombée sur ces montagnes. Nous passons devant un lodge qui fait froid dans le dos. Une dizaine de népalais avec leurs motos, discutent en plein milieu du chemin. Energétiquement, cet endroit ne m'inspire pas. En passant, j'observe que ce lodge est suspendu au versant abrupte de la montagne, le torrent est en contre bas. J'explique à Mohan que ce n'est pas là que je veux dormir ce soir. Il me dit ok, je comprends et ajoute "ici ce n'est pas pour vous". Néanmoins, nous savons tous les deux qu'il nous reste encore deux heures de marche pour retrouver une chambre, et par conséquent, nous allons terminé à la frontale. J'accepte le challenge. 

              Mais 100 mètres plus loin, les difficultés continuent. Cette fois-ci une nouvelle cascade sur la route nous arrête définitivement. "Il est hors de question que je traverse ces chutes d'eau", trop dangereuses du fait de leur puissance et de la nuit tombée. Mohan insiste, il veut que nous passions. Il me propose même de prendre mon sac sur ses épaules. Je refuse sèchement, et cette fois-ci, c'est moi qui décide. Au bout de 10 minutes, il déclare forfait et accepte que nous rebroussions chemin. Et malheureusement, cela veut dire dormir cette nuit dans le lodge miteux que nous venons de passer. 

         Gros moment de solitude, le sentiment d'être contrainte et bloquée commencent à poindre. Je signale à Mohan de m'oublier pour le repas de ce soir, je pense qu'aller se reposer est la meilleure chose à faire, et rendra plus acceptable l'impasse dans laquelle je me trouve. Avant de nous dire aurevoir, Mohan m'explique de fermer correctement ma porte à clefs. J'entends là une crainte supplémentaire pour moi dans la façon d'appréhender mon environnement actuel.

              Ce soir, je suis épuisée, mes fringues sont trempées, je suis pleine de boue, ma confiance à l'égard de Mohan s'amenuise, je me trouve suspendue dans une cabane en bois, fait de brique et de broc au dessus d'un torrent au sommet de sa colère, seule, et devant ma porte, une dizaine de népalais avec leur bière à la main.

              Comment je me sens dans le corps? Vulnérable et crispée. Certes. Dès lors que je pose ces deux mots sur mon carnet, j'entends ma porte qui tente de s'ouvrir. 

                 D'une voix assurée pleine de courage, je répond "non, vous ne rentrez pas!!!!" La personne derrière semble s'exécuter. Je crois que je vais passer une sale nuit.

                Allez Carole, respire et centre toi sur ta lumière, celle qui ancre et qui rayonne.

Expérimente et tient le coup, "Namasté"...

 


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